La culture de mûriers, les vers à soie et les filatures

Quand la route de la soie passait par la Corse

ATTENTION Disponible en vidéo jusqu’au 11/09/2026.

Pour les retardataires, ci-dessous la version écrite agrémentée d’images majoritairement copiées de la vidéo.

En Haute-Corse, dans la région de la Balagne, les anciens du village de Moltifao conservent la mémoire d’un passé méconnu de leur île.

« Je voudrais te montrer tous ces mûriers quand même Marie Angèle qui ont résisté au temps, hein, ces mûriers qui ont servis à la sériciculture au village.
Ma belle-mère m’en a parlé ; que elle se souvient avoir été donnée la nourriture du vers à soie. Voilà, ses souvenirs restent là, et puis si tu veux elle a vu la préparation des cocons.
(Traduction de la personne qui parle en patois corse)
C’était un commerce qui permettait aux gens de vivre au village, car ils n’avaient pas beaucoup de revenus. Ça a aidé à développer l’économie ici. Plusieurs anciens en ont parlé. Ils nous ont tous dit que la sériciculture a été une source de bien-être pour eux. »

La sériciculture ou l’art de fabriquer la soie a été, pendant près de 200 ans, une spécialité de l’Île de Beauté.
Sous l’impulsion des Génois, la Corse se couvre à partir du 17e siècle de mûriers, un arbre dont les feuilles sont le seul aliment du précieux vers.
Pendant près de 200 ans, le minuscule animal et l’industrie qu’il génère accompagnent les étapes fondamentales de la construction de l’identité corse.
Un passé soyeux offrant à la Corse une place sur la mythique route de la soie et qui raconte les soubresauts politiques de l’île entre dépendance et volonté d’émancipation.

La culture du ver à soie corse doit sa naissance à un occupant étranger. Après trois siècles de domination, la puissante République de Gênes impose en 1548 la plantation de quatre arbres par propriétaires afin d’enrichir ce territoire qu’ils exploitent.
Dans le canton de l’Île Rousse, le village de Ville-Di-Paraso se couvre de figuiers, d’oliviers, de châtaigniers ainsi que de nombreux mûriers.

« (Marie-Antoinette Fauconnier _ enseignante)
Les corses ont planté ces arbres. De toute façon, ils étaient obligés de les planter parce que s’ils ne les plantaient pas, ils avaient des amendes. C’était 3 livres d’amende s’ils n’avaient pas planté ces 4 arbres ; le paysage en a gardé des stigmates positifs puisqu’on a encore des mûriers partout et c’est ce qui a fait que la Balagne est ce qu’elle est, quoi ? »

Surnommée les jardins de Corse, la Balagne devient dès cette époque très productive en matière agricole grâce à la culture des mûriers.

À l’intérieur de bâtisses appelées magnaneries, l’éducation des vers à soie se met peu à peu en place. Une activité qui constitue pour tout foyer un complément de revenu saisonnier non négligeable.

« (Marie-Antoinette Fauconnier _ enseignante)
Au début, c’est une production qui est très domestique, ça se fait dans les maisons d’habitation, il y a des pièces qui sont réservées à l’élevage, à l’éducation des vers à soie et ensuite ça devient un petit peu plus important et on en arrive à des bâtisses comme celle-là. C’est une ancienne magnanerie et c’était là que l’on éduquait des vers à soie ; donc ils mettaient des claies dans certaines pièces, sur les claies ils éduquaient, des vers à soie et après les cocons formés ils les ébouillantaient pour en tirer la soie. Ensuite, et bien je pense qu’ils devaient l’envoyer dans les endroits où on la tissait. »

Exclues de la haute administration et étouffées par les taxes, les grandes familles insulaires entreprennent de se soulever contre le pouvoir génois. Au début du 18e siècle, le désordre s’installe, mais les Génois tiennent bon.

« (Marie-Antoinette Fauconnier _ enseignante)
Les plantations d’arbres, c’est économique, puisque ça permet aux gens de vivre, de développer le potentiel agricole de leur terrain et la dimension politique est très importante, puisque les Génois voulaient qu’on ait cela pour enrichir non pas forcément les Corses, mais la Corse certainement, et les menaces c’était de couper ces arbres quand ça ne fonctionnait pas comme il le voulait, donc ça leur servait aussi de levier en cas de problème. »

Loin de se reposer sur leur mûrier, les Corses vont utiliser ces arbres pour écrire l’une des pages les plus glorieuses de l’île.
En 1755 Pasquale Paoli, le père de la nation corse, se soulève contre l’ennemi génois et fonde une république corse indépendante. Pour mener à bien son projet politique, il crée un nouveau port l’Île Rousse et favorise le développement de la culture du vers à soie qui incarne l’autonomie économique de cette nouvelle nation.

Portrait de Pasquale Paoli par Richard Cosway (Vers 1798, huile sur toile).

« (Jean-Dominique Poli _ historien)
C’est une cité qui a été construite par Pascal Paoli, donc elle est vraiment on dira très très symbolique en plus pour la Corse.
Ce qui s’est passé avec la révolution de Corse, c’est une volonté des Corses de refuser, on dira, le pouvoir tyrannique de Gênes. Donc, en quelque sorte, la Corse peut retrouver son indépendance, puisque la caractéristique de la Révolution corse, c’est d’avoir une constitution et sur, dans cette constitution, est écrit que le peuple corse est maître de lui-même. »

Maîtresse d’elle-même, n’est pas de l’intégralité de son territoire, la jeune République voit les ports corses rester obstinément aux mains des Génois. La création de l’île Rousse doit lui permettre, grâce aux liaisons maritimes et aux commerces extérieurs, d’assurer sa liberté.

« (Jean-Dominique Poli _ historien)
L’idée, c’était de pouvoir fortifier une ville avec un moule qui a été donc mis en place à partir des années 1765, et qui permettait donc à la fois d’assurer l’extension économique et le pouvoir politique. Donc, il y a une volonté que les gens sur place puissent trouver leur autonomie économique agricole pour faire en sorte que les gens puissent travailler, puissent aller dans les champs donc il y a un énorme effort. Et on se rend compte qu’il y a une volonté de favoriser l’éducation des vers à soie, donc la plantation de mûriers et, effectivement, Pascal Paoli va demander, ici en Balagne à 20 km de l’Île Rousse, de planter à peu près 2500 pieds de mûriers. »

La République de Paoli n’aura pas le temps de profiter de la manne économique générée par ces champs de mûriers. Défaite par les troupes françaises en 1769, la Corse est annexée par le Royaume de France.
Mais loin de disparaître, l’histoire de la sériciculture corse ne fait que commencer.

« (Jean-Dominique Poli _ historien)
En 1802 et bien déjà il y a une progression énorme de la plantation des mûriers en Corse, donc c’est la preuve que Pascal Paoli a planté en quelques sortes les graines si l’on veut et que tout cela a pu être développé. »

Entre 1815 et 1849, la production de soie sur l’île est multipliée par quatre.
La filière textile joue un rôle de pionnière dans une mutation qui va la faire passer de l’air de la production domestique à celle de la manufacture.

C’est depuis le port de Bastia que la marchandise est exportée, faisant progressivement de la Corse, une étape sur la route de la soie.

« (Isabelle Moulin _ muséographe)
Alors au 19e siècle, c’est vraiment le moment de la pleine expansion de cette activité.
On va mettre en place des filatures à Bastia, deux filatures qui vont permettre de mouliner les cocons, de retirer les fils et de commencer à les traiter pour les envoyer non plus sous forme de cocon mais sous forme de fil sur le continent et ailleurs vers l’Italie bien sûr, et aussi vers Lyon qui reste la capitale de de la soie en Europe, mais aussi dans d’autres endroits plus lointains du continent. »

C’est un coup du sort qui va permettre à la Corse de devenir un acteur majeur de la sériciculture mondiale.
En 1855, une grave épidémie, la pébrine, ravage les récoltes de vers à soie dans le monde entier, sauf au Japon et en Corse.

« (Isabelle Moulin _ muséographe)
La pébrine sont des petits grains de poivre, d’où le terme pébrine qui apparaît sur le corps des vers à soie et qui fait qu’ils ne peuvent plus arriver à maturité et justement faire leur fameux cocon qui va donner la soie ensuite. Donc c’est une véritable catastrophe.
On peut imaginer sans doute que la Corse, du fait de son insularité, a été préservée de cette épidémie et que pour le coup, on va se tourner vers elle justement pour pouvoir pallier ces catastrophes épidémiques et économiques. »

En quelques années, la production de vers à soie en Corse explose.
Des spécialistes de la sériciculture émergent.

L’un d’entre eux, le commerçant et industriel Joachim Aloïsi, porte la réputation de la production corse au-delà du continent.

« (Isabelle Moulin _ muséographe)
Joachim Aloïsi va développer de façon plus intensive, spécialement la culture des graines et si bien que les graines corses, ce qu’on appelle les œufs en fait des vers à soie, vont acquérir une certaine notoriété. Si bien qu’il va partir sur le continent et qu’il va aller jusqu’en Asie centrale où, là, il va développer toute une dynamique à la fois de commerce bien sûr, mais aussi de transmission de son savoir, puisque c’est vraiment un expert en la matière. »

Aloïsi amasse une véritable fortune.
Il crée à l’est de l’Europe des écoles, des stations séricicoles allant jusqu’à se faire construire au bord de la mer Noire, un palais digne des mille et une nuits.
Cet enrichissement touche en Corse toute une nouvelle bourgeoisie qui, grâce à l’exportation de la soie, se fait construire de magnifiques demeures. Cachées dans les campagnes de la région de Balagne, elles sont les vestiges de cette période prospère.

« (Isabelle Moulin _ muséographe)
Les objets, les portraits des fondateurs témoignent complètement de cette période qui s’ouvre aussi beaucoup sur le monde. Et c’est ça aussi qui est très amusant dans cette maison, c’est que on voit que la corse non seulement était complètement autonome en termes de production pour elle-même, mais qu’elle exportait. Et qu’elle exportait très très loin jusqu’au Brésil, en Chine, en Asie bien sûr, et ces objets aussi, c’est un peu une sorte de cabinet de curiosité, puisque ça montre aussi des objets qui qui ont été récoltés au gré de ces voyages. C’est ça qui est très touchant ici, c’est qu’on est à la fois sur une île petite, pas très grande dont on a aujourd’hui une image un peu différente de ce qu’elle a pu être à cette période. »

Un monde aujourd’hui disparut, au début du 20e siècle face à la concurrence de l’Italie et de pays asiatiques, les magnaneries se raréfient et les champs de mûriers disparaissent peu à peu du paysage.
L’aventure séricicole corse prend définitivement fin après la seconde Guerre mondiale.

Une page glorieuse que certains, comme Isabelle moulin, tentent de remettre en lumière :

« Si on veut relancer alors la soie, peut-être, mais d’une façon plus globale une agriculture qui pourrait permettre à la Corse d’être tellement autonome par rapport à ses besoins nourriciers déjà en premier lieu quelque part dans le paysage, les infrastructures sont encore là ; donc on est à un moment très fragile, où, si on ne réagit pas maintenant, cette histoire-là va devenir totalement muette dans le paysage et on ne pourra plus la remettre à jour pour s’en servir et servir les enjeux pour demain.
Et pourquoi pas de recommencer ce récit où, effectivement à un moment, La Route de la Soie passait par la Corse. »

Pour en savoir plus sur la Corse et la soie par le biais d’articles issus de journaux corses :

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